Chili : « Ils ont défoncé la porte de l'église, pillé et tout brûlé dans la rue »
REPORTAGE. Le mouvement social n'épargne pas les institutions à Santiago. Il a fait plier le gouvernement, qui accepte l'idée d'une constituante.
Par Claire Meynial à Santiago du Chili
La statue équestre du général Manuel Baquedanos a été vandalisée le 10 novembre 2019 à Santiago du Chili.
© FERNANDO LAVOZ / NurPhotoLes deux petites filles, balais posés à côté d'elles, agenouillées devant le chœur, bâillent tandis que leur mère prononce une prière. Elle se penche sur un Christ en bois posé sur une table, se relève en soupirant. Celui-ci était accroché à l'un des piliers de l'église, il en a été délogé. Il lui manque un bras. Des paroissiens viennent l'envelopper dans du papier kraft, reprennent le nettoyage de l'église, l'oraison est finie pour aujourd'hui. « C'était une bande de furieux, ils ont tout balancé, il n'y avait rien à faire », raconte Ramón, 70 ans. Vendredi soir, il se trouvait à l'intérieur de l'église de la Parroquia de La Asunción, construite en 1986, quand a commencé la traditionnelle manifestation, convoquée tous les jours à 17 heures sur la Plaza Italia adjacente.
Pendant plusieurs heures, alors qu'à quelques centaines de mètres, des dizaines de milliers de personnes chantaient des slogans en dansant au rythme des batucadas, a eu lieu une véritable bataille de rue entre la police et les plus radicaux. « Ils étaient une centaine, peut-être deux cents, maximum. Bien organisés, ils avaient même de quoi se nourrir. On était trois dans les bureaux de la paroisse, le temps qu'on comprenne d'où venaient les bruits qu'on entendait, ils étaient déjà à l'intérieur. Ils ont défoncé la porte de l'église, ils ont tout sorti et tout brûlé dans la rue », poursuit Ramón. La plupart des bancs ont servi à édifier des barricades qu'ils ont enflammées, de même que les peintures du chemin de croix. Des statues, la vasque des fonts baptismaux ont été sortis aussi. Quelques voisins ont réussi à sauver des meubles, deux confessionnaux, l'autel en bois. « C'est triste, mais c'est du matériel, et regardez tous les gens qui sont venus nous soutenir en ce dimanche », montre le père Pedro Narbona. Les paroissiens se sont réunis dans la salle attenante à l'église pour prendre un café et quelques petits gâteaux. « Mais c'est l'expression d'une rage, de ceux qui ont été rendus invisibles par le gouvernement, qui n'ont plus aucune confiance en l'avenir. L'hédonisme, le culte de la méritocratie, de l'économie, nous ont menés là. C'est l'occasion de faire un examen de conscience. Il faut partager, c'est la base de la religion chrétienne : "J'avais faim et tu m'as donné à manger." Les pauvres sont les enfants de Dieu, comme tout le monde, ils méritent le respect. »« Église complice, pédophile »
Les murs sont couverts de graffitis : « Église complice, pédophile » ; « Porcs » ; « Curés violeurs ». L'église catholique chilienne a été secouée par un gigantesque scandale de pédophilie qui, en janvier, a mis au jour les cas de 388 victimes, la plupart payées pour garder le silence. Tous les évêques avaient alors démissionné. Mais en mai, un nouveau scandale, à Rancagua, au centre du pays, avait été révélé. « Cette histoire me blesse beaucoup, j'ai honte, reconnaît le père Narbona. Je demande pardon à toutes les victimes, tous ceux dont nous avons détruit les vies. » Cela ne suffira pas. Dehors, les plaques de métal qui protègent désormais l'église ont déjà été la cible de graffitis : « Pédophiles dégénérés, nous n'oublierons jamais. »
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Dans la même rue, un peu plus loin, les manifestants s'en sont aussi pris à l'université privée Pedro de Valdivia, le Palais Schneider, construit en 1915, auquel ils ont mis le feu. Le toit a disparu, les gravats encombrent le rez-de-chaussée. « Magnifique ! » ricane un passant. « Non ! C'est du vandalisme, ça ! » lui hurle un autre. Songeur, Jorge Hernández, sociologue, contemple les dégâts. « C'est le résultat du mélange de la prise de conscience des injustices générées par ce système néolibéral, le manque d'éducation, l'absence d'avenir, la très longue contention, avec l'agenda de groupes anarchistes », estime-t-il. Dino Bozzi, architecte et professeur à l'Université catholique du Chili, et habitant du quartier, est attristé : « Ça me brise le cœur, bien sûr. Mais il faut que nous comprenions que pour beaucoup, ce monument est en réalité investi de beaucoup de valeurs négatives. C'est une université privée, coûteuse, à laquelle la majorité n'a pas accès. A contrario, les pauvres ont été effacés du centre de Santiago, repoussés dans les périphéries. Quant à l'église, j'ai réalisé un projet à Bajos de Mena (banlieue dortoir au sud de Santiago), elle n'a pas été touchée par les manifestants, probablement parce qu'on y a ajouté des salles qui servent à tous. » À côté, un cycliste vient écouter : « Mais vous êtes des malades ! Les flics nous tuent, ils nous aveuglent, et vous, vous êtes là à pleurer sur des pierres, des trucs de riches, de privilégiés ! Mais vous pensez à quoi ? » Lors de la manifestation du vendredi 9 novembre, les affrontements entre police et manifestants ont dégénéré et un étudiant de 21 ans touché par un tir de chevrotine a perdu les deux yeux. Le nombre de manifestants qui ont perdu un œil s'élève à 180 et l'ONU mène actuellement une enquête sur les violations des droits humains. « Je ne dis pas le contraire, je tente juste de questionner la notion de patrimoine », essaie d'articuler Dino Bozzi. Peine perdue, le dialogue est impossible.
« El pueblo, unido, jamás será vencido »
Tout le patrimoine de Santiago n'a pas été attaqué de la même manière. Ainsi le centre Gabriela Mistral, non loin du centre aussi, a-t-il été couvert de graffitis et de messages, mais ils sont politiques. « C'est l'un des rares éléments du patrimoine partagé par tous », explique Dino Bozzi. L'histoire de l'édifice raconte à elle seule les tourments du Chili : inauguré en 1972, sous la présidence du socialiste Salvador Allende, comme siège de la Troisième Conférence mondiale du commerce et du développement de l'ONU, il était à la pointe de la modernité architecturale. Il devint un centre culturel, avant d'être occupé par la junte militaire après le coup d'État d'Augusto Pinochet en 1973. Quand la démocratie fut rétablie, en 1989, il redevint centre culturel, reconstruit en partie après un incendie en 2006. Dimanche soir, un concert en hommage à Victor Jara, chanteur populaire membre du parti communiste des années 1960, est donné gratuitement. La foule déborde sur le trottoir et entonne, à l'unisson, le célèbre « El pueblo, unido, jamás será vencido » (« le peuple, uni, jamais ne sera vaincu »), scandé depuis le début des manifestations. Il y a là des familles avec leurs enfants, des personnes âgées. Certains pleurent. « Ça remue beaucoup d'émotions, sous la dictature, on n'avait pas le droit d'écouter ça publiquement, je repense à mes camarades disparus, arrêtés, violés, explique Roberto Caloma. Et ensuite, on a eu trente de promesses et de mensonges, ça ne peut plus durer, il faut un changement, une nouvelle Constitution. » Il semble que cette demande ait été entendue : après avoir proposé de la modifier, le gouvernement a accepté « d'ouvrir la voie à une nouvelle Constitution », grâce à une assemblée constituante. L'actuelle date de 1980, c'est-à-dire de l'époque de Pinochet.
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